Chantier Curare

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Chantier aux enjeux interdisciplinaires, le chantier curare a eu pour objectif d’étudier, d’analyser, de documenter, de reconditionner, de conserver et de regrouper un corpus d’œuvres lié à l’usage du curare, poison provenant d’Amérique du Sud.

Chantier Curare © musée du quai Branly - Jacques Chirac

Ainsi, 178 œuvres provenant des collections Amériques, et plus précisément de plusieurs régions d’Amérique du Sud connues pour l’usage du curare, ont été sélectionnées afin d’être étudiées et analysées. Documentées comme porteuses de curare ou choisies pour leur origine géographique et/ou culturelle, ces œuvres ont été soumises à des prélèvements effectués par Adeline Knapp, toxicologue de l’Hôpital Raymond-Poincaré de Garches. Suite à ces prélèvements, Adeline Knapp et sa stagiaire Alexia Fénot, sous la direction du Professeur Jean-Claude Alvarez, chef de service du Laboratoire de toxicologie, ont mis en place plusieurs méthodologies d’analyse.

Ces analyses ont, dans un premier temps, mis en évidence la présence de l’une des molécules comprises dans l’appellation “curare”, la tubocurarine. Présente sur plus d’un tiers des objets analysés, ces premiers résultats valident la présence de curare actif dans les collections du musée du quai Branly - Jacques Chirac. De plus, ils ont permis de documenter les collections du musée, de regrouper un corpus d’œuvres homogènes, mais aussi et surtout de prendre en compte les risques liés à cette collection.

Dans le cadre du chantier curare, des plans de conservation, de reconditionnement et de prévention ont ainsi été mis en place afin de conserver et protéger les œuvres concernées, mais également de protéger les personnes en contact avec ces dernières en facilitant et sécurisant leurs manipulations.

Qu'est-ce que le curare ?

Chantier Curare (2021) © musée du quai Branly - Jacques Chirac

Le curare est une substance aux propriétés neurotoxiques originaire d’Amérique du Sud prenant l’aspect d’une pâte noirâtre. Plus précisément, il s’agit d’un poison, actif par passage dans le flux sanguin, qui a pour effet de bloquer l’afflux nerveux créant ainsi une paralysie musculaire pouvant conduire à l’asphyxie.

Cependant, le terme “curare” provient en réalité de la littérature ethnographique et ne correspond à aucune réalité physico-chimique. Comme l’énonce Jean-Albert Vellard, ethnographe et naturaliste français du XXe siècle, il n’y a pas un curare mais des curares. En effet, ce dernier n’est pas une substance précisément identifiée mais une préparation dont les ingrédients divergent selon les plantes à disposition et la tradition locale.

Plusieurs plantes sont ainsi réputées pour leur usage dans les préparations de curare telles que le Strychnos toxifera ou encore le Chondrodendron tomentosum. Ces distinctions révèlent tout l’intérêt des analyses effectuées, permettant d’identifier les différentes molécules curarisantes et donc les différents curares présents dans nos collections

Qu'est-ce que le curare ?

178 œuvres étudiées… Plus de 100 prélèvements effectués

Après une étude des collections susceptibles d’être porteuses de curare, un corpus d’œuvres a été défini, fondé sur plusieurs aires géographiques et culturelles réputées pour leur usage du curare. Provenant de 9 pays d’Amérique du Sud et témoignages de plus de 17 cultures différentes, 178 œuvres ont ainsi été sélectionnées afin d’être présentées à Adeline Knapp. On retrouve au sein de cet ensemble quatre typologies d’objets :

  • les flèches et pointes de flèche,
  • les carquois,
  • les tubes à poison
  • les pots à curare.

Sur ces 178 œuvres, plus de 100 prélèvements ont été effectués, en fonction de la nature de l’objet, de la multiplicité d’objets de même typologie ou encore de leur état de conservation.

Chantier Curare (2021) © musée du quai Branly - Jacques Chirac, photo Julien Brachhammer

178 œuvres étudiées… Plus de 100 prélèvements effectués

Analyses physico-chimiques

Prélèvements lors du chantier Curare © musée du quai Branly - Jacques Chirac, photo Julien Brachhammer

Suite à cette phase de sélection et de prélèvement, les analyses ont pu être menées. Dû à la nature composite du curare et à la diversité de plantes pouvant en être à l’origine, différentes méthodologies ont été mises en place afin de détecter les molécules curarisantes.

Tubocurarine

Dans un premier temps, la molécule recherchée au sein des échantillons récoltés lors des séances de consultation fut la tobocurarine. Il s’agit d’une molécule curarisante provenant de l’espèce végétale chondrodendron tomentosum de la famille des Menispermaceae.

Un standard de comparaison étant disponible concernant cette molécule, un dosage spécifique a été réalisé dans les prélèvements grâce à la chromatographie liquide couplée à une détection par spectrométrie de masse en tandem (LC-MS/MS). Grâce à cette technique, plus d’un tiers des prélèvements effectués ont été retrouvés positifs à la tubocurarine, témoignant de la conservation du poison après plus de 150 ans.

LA TOXIFÉRINE ET AUTRES ALCALOÏDES DU GENRE STRYCHNOS

Dans un second temps, une analyse des échantillons concernant une autre catégorie de molécules a été effectuée et est toujours en cours. Provenant des végétaux de la famille des Loganiaceae, dont l’espèce la plus connue liée au curare est le strychnos toxifera, il s’agit de divers alcaloïdes dont la toxiferine et la dihydrotoxiferine.

À l’inverse de l’analyse précédente, aucun standard pour comparaison n’était disponible, ce qui ne permettait pas de détecter ces molécules curarisantes. Les échantillons ont ainsi analysé par une approche différente utilisant la chromatographie liquide couplée à la spectrométrie de masse haute résolution (LC-HRMS).

Le but futur est donc de déterminer la formule chimique brut de l’ensemble des composés présents dans les échantillons, tâche chronophage. Elle permettra peut-être de mettre en lumière d’autres molécules curarisantes, donnant ainsi de plus amples informations sur les différents principes actifs au sein du curare présent sur ces œuvres, leur origine géographique et les pratiques culturelles liées à ces substances.

Analyses physico-chimiques

Premiers résultats

Après plusieurs mois d’étude en laboratoire, les premiers résultats ont indiqué que plus d’un tiers des échantillons prélevés étaient positifs à la tubocurarine et donc au « curare ».

Cela représente plus de 15 % du corpus d’ensemble alors qu’il ne s’agit que de la première phase d’analyse.

Actif plus de 150 ans après sa création1, le curare, et par conséquence les œuvres en portant, comporte des risques d’empoisonnement encore à ce jour. Comme évoqué précédemment, l'empoisonnement au curare implique une inhibition de la transmission neuromusculaire et conduit ainsi à une paralysie des muscles, dont les muscles respiratoires, pouvant conduire à l’asphyxie.

Ces résultats et ces conclusions ont donc un impact sur la gestion des collections concernées et ont conduit à la mise en place de plusieurs procédures dans le cadre du chantier curare.

 

1 ANGENOT Luc, Des poisons de flèches… aux réactifs pharmacologiques de pointe, Journée Scientifique du 28 mars 1976, Liège, 1976, p.99.

Premiers résultats

UN PLAN DE CONSERVATION, RECONDITIONNEMENT... ET SÉCURITÉ

Chantier Curare (2021) © musée du quai Branly - Jacques Chirac, photo Julien Brachhammer

Ces résultats et la prise en compte des risques liés à la présence de curare ont ainsi conduit à la mise en place d’un plan de conservation, de reconditionnement et de sécurité, afin de protéger les œuvres et surtout, les personnes entrant en contact avec ces dernières.

Ce chantier curare a ainsi permis d’améliorer les qualités de conservation, de conditionnement et de signalétique des œuvres et les conditions de sécurité pour les personnels internes et externes au musée.

CONDITIONNEMENT ET SÉCURITÉ

 

Plusieurs recommandations ont ainsi été formulées dans l’ensemble de ces protocoles afin d’appliquer les normes de conservation-préventive les plus récentes et ainsi d’améliorer la conservation des œuvres. Ces recommandations permettent aussi de prévenir les risques et ainsi de limiter les contacts entre les œuvres porteuses de curares et les personnes travaillant auprès de ces collections :

  • Suppression de toute protection pouvant rendre l’objet non-visible et augmentant le risque de contact entre l’objet et la peau (Ex : objets enveloppés ou intégralement recouverts) ;
  • Création de conditionnement limitant la possibilité de piqûres, de dépôts, etc. (Ex : butée en mousse protégeant les bords et les pointes des flèches pouvant transpercer les protections cutanées et contaminer les personnes)
  • Création de plateau de manipulation individuel pour une majorité d’œuvres ;
  • Mise en place d’une signalétique de prévention spécifique ;
  • Obligation pour les personnels de porter une blouse, des gants de protection chimique anticoupures et un masque ;
  • Documentation de la base de données et mise en place d’une alerte informatique liée à chaque objet positif au curare.

UN PLAN DE CONSERVATION, RECONDITIONNEMENT... ET SÉCURITÉ

Ce qu'a permis ce projet

  • Détecter la présence de curare et donc de substances toxiques sur certains objets encore à risque jusqu'à 150 après
  • Mettre en place des conditionnements et procédures permettant de protéger les personnes en contact avec ces œuvres, tout en conservant ces dernières dans les meilleures conditions possibles.
  • Améliorer la documentation et la conservation de ces collections :

    1. Regroupement typologique
    2. Reconditionnement sur-mesure des collections
    3. Enrichissement de l’inventaire et de la documentation

  • Préciser les données du récolement décennal et procéder au marquage réglementaire lorsque nécessaire.
  • Valoriser un corpus d’œuvres peu exploité.

Ce qu'a permis ce projet

bibliographie

bibliographie

Le chantier Curare en images

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Chantier curare au musée (2021)

© musée du quai Branly - Jacques Chirac, photo J.B.